Parce que je ne vois pas pourquoi ça ne vous intéresserait pas

L’impro

Je vous ai déjà dit ce que je pensais – et donc ce que vous devriez penser – du théâtre et des comédien·ne·s. Maintenant, imaginez que cette racaille décide qu’apprendre un texte c’est trop fatigant. Imaginez qu’ils considèrent avoir atteint un tel sommet de leur art – après deux représentations devant leurs collègues de bureau – qu’ils peuvent se passer de texte et de mise en scène. Quand la troupe pense que sa spontanéité et son talent naturel peuvent la dispenser de Molière ou de Jaoui/Bacri, on creuse encore le trou du théâtre amateur pour atteindre… l’improvisation.

De toutes les formes d’art, le théâtre a le gros défaut de demander un public. Votre copine de zumba qui s’est mise à la peinture, elle fait une story de son aquarelle de merde, vous mettez un ❤️ sans regarder et ça finit dans son garage entre ses robes trop étroites et les photos de ses enfants qui ne lui parlent plus. L’impro c’est autre chose : il faut se déplacer, payer et s’asseoir silencieusement dans le noir. Parce qu’il ne faudrait surtout pas que le public se mette à participer et qu’on se rende compte qu’il n’est pas pire que les gens sur scène. Quand on croit que la libération arrive, perdu !, l’usage veut qu’on reste pour féliciter l’artiste auto-proclamé…

Parce qu’on ne peut pas se contenter de partir à la fin et de ne plus jamais en reparler. C’est ce qu’on voudrait faire, comme quand on surprend son père en train de sucer le facteur (une vision préférable à pas mal de spectacles de fin d’année). On aimerait avoir cet accord tacite : j’ai vu ce que tu as fait, tu sais que j’ai vu ce que tu as fait, on sait tous les deux que c’est mal, mais on souffrirait encore plus si on en parlait. Raté : il va falloir débriefer, prétendre qu’on a passé un moment pas du tout gênant et inconfortable, et que vraiment ils sont très imaginatifs. Bref, il va falloir faire tout ce qu’ils n’ont pas fait : une impro crédible.

Le problème de l’impro c’est que c’est trop facile. Il devrait y avoir un Ordre, comme pour les médecins ou les architectes, qui n’autoriserait pas n’importe quel boute-en-train à faire un spectacle et se prendre pour un génie parce qu’il a fait rire sa famille de débiles à Noël 96. La majorité silencieuse qui ne fait pas d’impro, c’est pas qu’il trouvent ça trop dur, c’est juste qu’ils ont des filtres sociaux qui les empêchent d’imposer leurs singeries aux autres. Ça s’appelle pas la timidité, ça s’appelle le vivre ensemble. Quand on est grand, on arrête de faire des colliers de nouilles à sa mère, on se met pas à les vendre à ses amis et collègues.

Pour certains, c’est un hobby, et c’est très bien. Qu’ils le pratiquent ensemble – de préférence au bord d’un précipice – sans se sentir obligés de faire des représentations. C’est marrant comme les gens qui savent faire un truc utile – mettons, de la plomberie – ne veulent jamais en faire profiter les autres dans leur temps libre, alors que ceux qui croient savoir faire un truc inutile insistent. J’ai toujours refusé de regarder les mioches qui nous emmerdent avec leurs « regarde, je sais faire l’arbre droit » (alors qu’en vrai, non). C’est pas pour regarder Gérard de la compta essayer de guérir sa timidité en jouant le pirate sur scène.

2 Molières sur 5

Comme le violon, l’impro est quelque chose de très désagréable à vivre les dix premières années. Ensuite, ça n’est intéressant que pour les gens qui la pratiquent. Si vous êtes tombé dedans, n’hésitez pas à demander de l’aide, il y a fort à parier que vous soyez sans le savoir dans une secte.

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